Comme tous les soirs, depuis 30 ans, Yvette prend le même médicament. Ce que fait la médecine aujourd'hui, c'est formidable. Des pilules contre le mal de vivre, contre la peur, contre la solitude. La verre tremble un peu et vient heurter ses dents. Elle n'a besoin que d'une gorgée , puis elle jette le reste du verre dans un pot de géranium. Hubert est parti il y a 4 ans. Maintenant, il n'y a plus qu'elle. Elle feuillette un magazine de cuisine. Il y a longtemps qu'elle ne cuisine plus. Les petits-enfants n'aiment que le poisson pané. Dans la radio, Beethoven, symphonie n°9. Dans l'air, une odeur d'ennui. Elle avance courbée, fatiguée dans son corps, mais surtout dans sa tête. Ce que fait la médecine aujourd'hui, c'est formidable. Elle vous rafistole de tous les côtés, un bout de hanche, un rein malade...Yvette est un peu cassée, surtout à l'intérieur. Contre cela, même la médecine ne peut rien. Elle y pense, songeuse, en regardant la pluie tomber. Il n'y a pas de médicament contre l'absence. Il n'y a pas non plus de médicament contre la violence d'un père indélicat. "Avec le temps, avec le temps, va..."...Yvette a 78 ans. Combien de temps faudra-t-il encore ? Sûrement cinq fois son âge. Ce que fait la médecine aujourd'hui, c'est formidable. Mais on a pas encore trouvé comment réparer les accrocs dans le monde, la cruauté des uns, l'indifférence des autres. Alors, en attendant, Yvette range son pilulier.