Dans le bureau, il n'y a que le bruit du balancier de l'horloge ancienne. Les manuscrits s'entassent, s'agglutinent, forment des strates. Milieu de la pile : 15 février. Fond de la pile : fin janvier. Le stylo plume fidèle a été abandonné, débouché, sur une feuille vierge. Les piles de livre s'élèvent, précaires grattes-ciel, vers les cimes d'un savoir innaccessible. L'homme est parti, il sourit au soleil, loin de la pénombre calme et de l'ambiance feutrée de cette pièce sacrée. Une légère odeur d'encens, bois de santal. Les lourds rideaux rouges repoussent le monde extérieur. Les chants d'oiseaux parviennent à rentrer, mais ils sont comme assourdis, dévitalisés, morts. Une araignée dans un coin, tout en haut, près du grand plafond sculpté, tisse sa toile. Elle n'est jamais dérangée : la femme de ménage n'a pas le droit d'entrer ici. Ici, c'est la pièce où lui viendra l'inspiration. Quatre heures d'écriture par jour, après un thé à la bergamote, sans sucre. Il a lu que les grands écrivains avaient ce genre de rituels, alors il les reproduit avec une ferveur naïve. Des pages, il en a écrit des milliers. Il les a envoyé à des centaines d'éditeurs, qui, parfois, n'ont même pas daigné répondre. Il est certain malgré tout, d'être un grand écrivain, un artiste. Il le sait, parce qu'il a toujours été différent, il a toujours aimé la poésie, les dictionnaires et, bien sûr, Proust. Cet après-midi pourtant, après la tasse de thé, il s'est avancé vers la lourde porte en bois, a posé sa main sur la poignée, puis s'est ravisé. Le mois de mars naissant sentait trop bon, ses jambes étaient épuisées de ne plus servir, ou si peu. Il s'est dit qu'il irait marcher un peu, moins d'une demi-heure, et qu'il reviendrait. Voilà pourtant une heure et demi qu'il n'est pas revenu. La pièce parfaite attend, avec fièvre, le retour d'un écrivain raté qui ne la mérite pas.